6. La vie continue.

La vie continue.

“…Manet est mort. Mery va souvent au petit cimetière de Passy, qui servit de décor à “ L’exécution de Maximilien “.

On aurait pu penser qu’après le ralliement du terrible Albert Wolf du Figaro, Edouard Manet trouverait enfin la consécration. Or il n’en a rien été. L’exposition rétrospective de 113 de ses oeuvres à l’Ecole des Beaux-arts, déchaîne à nouveau les critiques.

Si les visiteurs y furent nombreux et les amis du défunts enthousiastes, le critique Gérôme se demande : “Pourquoi on a pas choisi pour une telle exhibition de voyeurs et de cocottes, le théâtre des Folies Bergère ! “ Mais la palme de la méchanceté revient à Edmond About qui considère Manet comme un raté et voit dans son oeuvre “un énorme fumier”.
Ce critique s’en prend également à l’Etat qui en patronnant l’exposition, démoralise la jeunesse puisqu’il invite “ ceux qui savent quelque chose… à désapprendre ce qu’ils ont appris “.

D’autres artistes subirent le même sort. Citons pour mémoire Modigliani, Camille Claudel, Rimbaud, Céline… Il suffit bien d’une période ou d’un état d’esprit pour juger une œuvre d’art et d’un seul événement pour changer une vision du monde.

Mery Laurent va devenir la femme adorée si pas la maîtresse du poète. Ce déshérité intégral voué au seul rêve est illuminé par la fulgurance de cet événement inattendu. Il n’est plus cet humble mendiant d’azur à qui l’amour terrestre est refusé. Combien il aura du en souffrir devant ses amis Manet, Banville ou Copée et surtout devant sa chère et tendre famille. Jusqu’à sa mort, Mallarmé est transfiguré, mais il devra tricher par prudence et par discrétion.

D’ailleurs, le dentiste Evans qui suit Mery Laurent comme son ombre fidèle doit souvent troubler la quiétude du couple. Coppée a décrit Mallarmé comme “ Timide, pieux, mais assez sensuel, comme l’indiquent ses yeux de chèvre amoureuse et ses oreilles faunesques. “

Confidence de Mery à Huysmans, consignée par celui-ci dans son carnet secret :
“Dîner, ce soir avec Mery en tête-à-tête, dans son nouvel hôtel. Elle me dit entre deux cigarettes sa vie. Sa mère lingère chez Canrobert. Prise par lui à quinze ans, mariée par lui à un paysan qui vient de mourir lui laissant 117’000 francs Me parle de Mallarmé, combien elle eut voulu être sa maîtresse, mais il la dégoûte par sa saleté. Parle de ses chemises de flanelle rongées, de ses plastrons. Il a couché là dans la chambre, les draps étaient noirs. La femme de chambre lève les bras au ciel. Eh bien, non, non ! Jamais – Et il se croit propre ! Je l’aime beaucoup et ce qu’il me dégoûte – Je me mettrai au feu pour lui, mais quand à ça, jamais ! – il en souffre – et il ne comprend pas- L’étrange fille ! Si bonne – mais ne rêve qu’à l’amour, qu’au coup – Ah ! Elle ne comprend plus rien d’autre. Oui dit-elle, mon petit amant de 30 ans le Docteur Fournier, je l’adore, mais ce qu’il est propre ! – il se mariera, je souffrirai, Mallarmé j’en avais pour la vie et c’est impossible – Ce petit vient, le matin à 6 heures ; Avant elle est passée dans sa baignoire, l’attend pour prendre le thé, dans son lit. Cela explique comment elle se couche si tôt. La vie de Mallarmé qui a assisté au début de la liaison avec Fournier subit le supplice de Tantale, car il l’adore et est engueulé chez lui par sa femme qui ne doute pas qu’il la trompe !”

La jeune femme na pas été la maîtresse de Mallarmé. Ce fait expliquerait la frustration du poète, cette “ absence éternelle de lit “ ce “ vierge azur “ qui marquent toute son œuvre. Pour appuyer sa thèse, M. Goffin invoque l’attitude de la famille de Mallarmé qui accepta avec indulgence cette amitié amoureuse, celle d’Evans, qui apparemment, ne prit pas ombrage de la présence continuelle de Mallarmé, et, surtout une confidence de Mery à Dujardin : la jeune femme lui aurait un jour avoué qu’ayant décidé de se donner à Mallarmé, elle n’avait pu s’y résoudre…
“ Pourquoi diront les uns, Mery aurait-elle refusé à un ami très aimé ce quelle accordait si libéralement ? “
“ Pourquoi, répondront les autres, une femme, même facile, se donnerait-elle à un homme qui ne lui plaît pas ?… “ La question restera sans doute dans l’ombre qui entoure le mystère des corps et des cœurs. Ce qui est sûr, c’est que Mallarmé parla toujours à Mery le langage de l’amour et se conduisit en amant. Chaque jour, il est chez elle. Il est invité à tous ses dîners, il l’emmène aux expositions, aux dîners littéraires, il écrit à son ami Mirbeau pour lui recommander le portrait d’elle que Gervex expose au Salon. Il lui sert de secrétaire et rédige de petites notes amusantes pour les cadeaux qu’elle fait à ses amis : “ Envois, dédicaces, trait d’esprit du Paon, destinés à accompagner ses étrennes de 1890, humblement recueillis par M. Mallarmé “.

Il s’efforce de plaire à tous ceux qui l’entourent, y compris à la chienne, Princesse, qui reçoit un quatrain et à la femme de chambre à laquelle il offre un distique sur un mouchoir. Dès qu’il s’éloigne, il lui écrit :…
“ Je t’aime beaucoup, mon grand enfant ; et de beaucoup de façon parce que tu es bien le camarade parfait, reposant, en même temps qu’une autre personne verseuse de délices uniques… “

“ Tu es une compagne unique, sais-tu bien qu’il y a déjà dix ans qu’on se connaît, Paon, et l’impression que me cause fermer les yeux et penser à toi est certainement plus fraîche que jamais “ et, plus tard…

“ Je t’aime beaucoup mon grand cœur, et tout à l’heure, avant de laisser s’envoler dans la rivière les morceaux de ta lettre, lue et relue sur le pont pour y découvrir de chers riens voilà que je l’ai portée à mes lèvres, y mettant un baiser comme un très jeune amoureux : Il n’y a que toi pour faire cela d’un vieux monsieur qui s’est retiré à la campagne pour y décidément vieillir.

“A toute occasion, pour son anniversaire, pour une promenade, pour un paysage, il lui adresse un quatrain. Il écrit pour elle les poèmes qui la rendront célèbre : O si chère de loin et proche et blanche, si Délicieusement toi, Mery, que je songe A quelque baume rare émané par mensonge Sur aucun bouquetier de cristal obscurci. Bref, il l’adore.

En1884, on la voit en compagnie de Mallarmé, à l’école des Beaux-arts, où a lieu l’exposition Manet. Mme Ernest Rouart nous a raconté qu’elle l’avait vue un jour, à une petite exposition rue Laffitte, où sa mère Berthe Morisot, l’avait emmené.
Mery entra, seule, s’arrêta longuement devant “ L’amazone “ et repartit.
– “ C’était Mme Mery Laurent, dit Berthe Morisot à la petite Julie. Elle est venue voir son portrait. C’est elle qui a posé pour l’Amazone

Mery Laurent, Mallarmé

1885
Mery Célèbre, très entourée, est souvent citée dans le “ Charivari “ ou la “ Vie Parisienne “.
Elle reçoit des princes, des financiers, des hommes politiques, des médecins, des écrivains, des musiciens, des peintres et des poètes – le prince de Metternich, Robert de Montesquiou, Zola, George Moore, Auguste Dorchain, Villiers de l’Isle-Adam, Huysmans, Bloy, Degas, Antonin Proust, Louise Abbéma, Mendès, Sully Prud’homme, Champsaur, Paul Adam, Gambetta, Théodore Duret, Emile Banche, Ajalbert, Dujardin, Whistler, Odilon Redon…Parfois Hortense Schneider, qui fut la reine de l’opérette, se met au piano pour chanter quelques airs de la Belle Hélène.

Dans une France devenue bourgeoise, où la troisième République a remplacé l’Empire, où les Biches sont devenues des Cocottes, la réussite d’une femme est à la mesure du nombre d’œuvres qu’elle patronne. Mery Laurent s’occupe d’œuvres charitables et réunit des fonds pour l’orphelinat des Arts.

Mery ne fut-elle pas la raison de l’obscurité poétique mallarméenne ? Petit professeur d’anglais, raillé par les uns, bafoué par les autres, honni par les critiques officiels, un potentiel débordant de vraie poésie pour que quelques-uns des plus purs esprits de l’époque s’assemblent autour de lui, lui concèdent les attributs d’une grandeur qui ira s’amplifiant avec les années, malgré les grossièretés et les sarcasmes. On l’a vu à côté de la courtisane, qu’il tient par le bras, aux fêtes foraines, les jaloux racontent que souvent il se prélasse la victoria capitonnée de la demi-mondaine ; On les a rencontrés à l’île de la Grande Jatte ou chez le père Lathuile.
On les croise aux expositions, et depuis dix ans il ne s’est guères passé de jour ou le poète ne fréquente l’appartement que Mery habite rue de Rome ou la maison des Talus, Boulevard Lannes.


Pour ses contemporains il n’y a pas de doute Mallarmé est l’amant de Mery qu’on qualifie de courtisane du Second Empire. Il passe aux yeux de la gent de lettre pour être l’heureux amant de la blonde rousse qui n’est pas très regardante au chapitre de la fidélité.

 

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