8 Mery Par Josette Raoul-Duval

Par Josette Raoul-Duval

Médiocre actrice, cette femme charmante sut conquérir l’amitié de Manet et de Mallarmé.

Dans le salon de Méry Laurent, Mallarmé entre le peintre Gervex et Méry Laurent au piano. On reconnaît, sur le mur du fond, l’esquisse de Manet pour « L’exécution de Maximilien » que le peintre lui donna en 1880 et qui est au Musée de Copenhague.

Méry Laurent, maîtresse de Théodore de Banville, de François Coppé, d’Auguste Dorchain, de Manet, de Mallarmé et de bien d’autres, fut une de ces créatures charmantes qui sont le confort et le réconfort des artistes. Courtisane, elle sut se faire richement entretenir. Femme de goût, elle s’entoura de gens de talent à qui elle donna généreusement d’une main ce qu’elle recevait de l’autre. Elle étendit ses bienfaits à tant de poètes que George Moore la surnomma : « Toute la lyre ”. Elle leur prodigua, tout au long d’une vie brillante et agitée, sa blondeur, son appétit de vivre, ses rires, les raffinements de la toilette et de la table, parfois son argent – bref, les biens de se monde que les artistes font semblant de mépriser mais qu’en réalité ils adorent. Méry eut ses artistes. Ce fut son luxe et sa bonne action. Comme elle était facile, volage souvent tentée, elle n’alourdit pas ses liaisons du poids de sentiments trop durables, et épargna à ses amants les ennuis de la passion. Aussi parvint-elle à ce résultat remarquable d’être beaucoup aimé et de faire peu souffrir.
Née le 1er mai 1849, à Nancy, de père inconnu, elle s’appelait Anne Rose Suzanne Louviot, du nom de sa mère qui vivait très bourgeoisement, entretenue par un par un admirateur dont on ignore l’identité. Très tôt, elle montre du goût pour la musique et pour le chant, et elle apprend le piano. A l’âge de quinze ans, le 2 mai 1864, on la marie à un épicier. Le bruit court, dans Nançy, que le Maréchal Canrobert, gouverneur de la ville, aurait étendu sur la jeune fille une protection aux conséquences fâcheuses…
Quoi qu’il en soit, Anne Rose ne reste pas longtemps derrière ses bocaux. Au bout de sept mois, par chance, son mari fait faillite, ce qui lui permet de demander immédiatement un jugement de séparation des biens. Dés qu’elle l’obtient, elle abandonne le mariage, l’épicerie et la province. Elle a seize ans. Elle part pour Paris.
A Paris, c’est la belle époque. L’Empire vit ses derniers jours, en proie à cette frénésie de plaisirs qui annonce la chute des régimes. Au rythme des chansons d’Offenbach, les derniers rois se ruinent pour les dernières « biches ». Au café Anglais, au café Riche, à la Maison Dorée, Hortense Schneider, la Païva, Cora Pearl, Léonide Leblanc, Blanche d’Antigny transforment l’or en champagne, dans une atmosphère d’après moi le déluge.
Anne-Rose, qui connaît d’instinct l’A.B.C. de la galanterie, commence par changer de nom. Elle troque le sien contre celui de Marie Laurent, prend des leçons de chant et de diction, et s’affiche dans les milieux du théâtre. Elle est déjà d’une beauté remarquable : grande, avec une chevelure superbe d’un blond roux, des yeux bleus, un teint clair. Dans un visage un peu lourd, aux traits réguliers, les sourcils hauts placés lui donnent une expression étonnée. (Cet étonnement naturel dut faire beaucoup pour son succès auprès des grands hommes). Robert de Montesquiou disait qu’elle avait un sourire de bébé anciennement primé. Sa beauté massive, rose et blonde, à la mode du temps, lui permet d’entrer au théâtre par la petite porte. Un ami la recommande au directeur de la Gaîté. Qui lui offre un emploi de figurante dans la nouvelle pièce d’Offenbach, « le Roi Carotte ». De la Gaîté, elle passe aux Variétés où elle figure dans « les Braconniers », puis elle monte sur la scène du Châtelet. Dans une pièce à grand spectacle, au moment de l’apothéose, on la voit jaillir nue d’une énorme coquille ornée de stalactites d’argent. Là s’arrête une carrière théâtrale dans laquelle, au dire d’un contemporain, « elle parlait mieux avec ses seins qu’avec ses lèvres » mais ce langage a fait accourir les connaisseurs, parmi lesquels le prince de Metternich. La situation de Marie s’améliore. Un soir, derrière une corbeille de roses, entre dans sa vie l’homme qui lui fera gravir très vite tous les échelons de la carrière galante : le docteur Evans.
Disons deux mots du docteur Evans, qui sut jouer avec élégance le rôle ingrat de celui qui paie. C’était un dentiste américain, né à Philadelphie en 1823. Il vint en 1848 à Paris où il fut le médecin et l’ami de la famille impériale. On lui doit un copieux ouvrage sur les événements de cette époque. C’est chez lui que l’impératrice Eugénie se réfugia, lors des émeutes des 1870, et c’est lui qui l’accompagna à Deauville et l’aida à s’embarquer pour l’Angleterre. La protection de l’empereur lui avait permis de réaliser rapidement une énorme fortune, dans des transactions immobilières. Très vite, il donne à Marie un appartement, 52 rue de Rome, une Maisonnette ) Bd Lannes, la villa des Talus, et lui fait 5000, puis 10 000 francs de rentes par mois- somme considérable pour l’époque. Marie va pouvoir réaliser le rêve de toutes les demi-mondaines : s’installer dans un confort bourgeois. En même temps, ses goûts véritables la portent vers les artistes. Elle fréquente les cafés littéraires. Les poètes l’admirent, la fêtent, l’emmènent avec eux danser le cancan aux bals de barrière et chez Mabille où tous reprennent en chœur le refrain de Thérésa : « J’ai un pied qui remue ! » Elle connaît Théodore de Banville, Sully Prud’homme, Leconte de Lisle, Hérédia, François Coppée. Signe du destin : presque en même temps que son premier appartement elle reçoit son premier poème. Il est de François Coppée.

Telle Dieu vous a faite, et telle je vous veux
Et rien ne m’éblouit, ni l’or de vos cheveux
Et le feu sombre et doux de vos larges prunelles,
Bien que ma passion ait pris sa source en elles.
Comme moi vous devez avoir plus d’un défaut
Pourtant c’est vous que j’aime, et c’est vous qu’il me faut…

Coppée l’appelle « mon gros oiseau » et lui envoie des billets doux qu’il signe « ta chatte » ou « ta vielle chatte ». C ‘est suffisant pour que la jeune femme se sente l’âme d’une muse. Grâce à Evans, elle va pouvoir mener la vie idéale d’une courtisane, entre un protecteur riche et des artistes pauvres qui sont autant d’amant de cœur. Elle change une fois de plus de nom, et de Marie devient Méry, en hommage au léger accent américain du docteur. Elle fait venir de Nancy une jeune domestique, Elisa, et elle installe sa maison où accourent écrivains, peintres et poètes, ravis de l’opulence toute neuve de leur amie. Henri de Régnier a laissé, dans ses souvenirs, une description de l’appartement de la rue Rome où le mauvais goût de la fin du siècle s’étale dans une profusion de passementeries et de pompons, de fourrures, de coussins, de tapis d’Orient, de poufs, de consoles dorées, de bibelots, Au mur, une tapisserie représente l’apothéose du premier
Consul. Des satyres, peints au plafond, clignent de l’œil vers Méry qui reçoit, vêtue d’un ample déshabillé blanc.
Au printemps, la jeune femme s’installe dans sa maisonnette des Talus, en face des pentes gazonnées des fortifications. Cette maison, plus simple et plus charmante, se compose de petites pièces au plafond bas, tendus d’andrinople ou de perse fleurie. Elle y accueille Théodore de Banville, François Coppée, Henri Becque, le professeur Albert Robin, le Docteur Paul Fournier, Henri Gervex, Auguste Dorchain, Augusta Holmès, et surtout les deux artistes qui la rendront célèbre : Manet et Mallarmé.
Méry Laurent, sans le savoir, est entrée dans l’histoire au printemps de 1876, lorsqu’elle a fait connaissance de Manet. On sait que le jury du salon ayant refusé ses toiles, « L’artiste » et « Le linge », Manet avait fait dans son atelier 4 rue Saint-Pétersbourg une exposition où tout Paris accourut. Alphonse Hirsh amena Méry qui s’arrêta devant « Le linge » et s’écria : « Mais c’est très bien ! » Manet, qui écoutait, caché derrière le rideau d’une soupente, sort, ravi, et reste bouche bée devant la beauté de son admiratrice. Pendant les huit jours qui suivent cette visite, il ne parle que de cela ! … On avait calomnié l’époque, il y avait des femmes qui savaient, qui comprenaient… Bien entendu, Méry revient. Entre elle et Manet se crée cette intimité faite de rires, de potins, de petits dîners, de promenade au Bois, bref de cette frivolité qui enchante les grands hommes. Elle emmène Manet, qui adore le luxe et les toilettes, chez sa modiste de la rue de la Paix, chez Worth, son couturier. Souvent il vient la chercher pour l’emmener souper chez Tortoni, dans le somptueux équipage offert par Evans. George Moore raconte que le docteur fut furieux, un soir, de rencontrer le peintre dans l’escalier. « Affin de se débarrasser de l’Américain, elle l’avait invité à dîner, se proposant d’alléguer ensuite une migraine, de s’excuser et de s’étendre… Ainsi fait-elle. A peine l’hôte sorti, elle enlève le peignoir qui cachait sa robe de bal, et avec son mouchoir, fait signe à Manet en faction au coin de la rue. Ils descendent ensemble, et qui rencontrent-ils ? Le dentiste qui avait oublié son carnet. Il fut si mortifié de rencontrer sa belle et infidèle maîtresse qu’il la bouda trois jours. »
C’est chez Méry Laurent que Manet fait le pastel « L’ouvrière », portrait d’une jeune fille qui travaillait en journées, et dans le jardin de la villa des Tallus qu’il peint la toile charmante et peu connue : « La fenêtre de Méry Laurent », où l’on voit des fleurs grimper le long des volets. Au dos de cette toile, se trouve l’inscription suivante : « Fenêtre du cabinet de Méry Laurent, dite le Gros Oiseau, amie de François Coppée ». François Coppée est encore l’amant en titre de Méry, mais Manet, pour des motifs qui ne sont pas purement littéraires, déclare que ses vers sont exécrables, et vante Verlaine et Mallarmé. Il la fait s’abonner à la République des Lettres, dont s’occupe Catuelle Mendès, et souscrire à l’édition de luxe de « L’après-midi d’un Faune ». Mallarmé lui en remet un exemplaire, orné d’un quatrain galant :

Ce Faune, s’il vous eût assise
Dans un bosquet, n’en serait pas
Du trouble épars de ses vieux pas.

Le poète, qui sait mieux que Coppée choisir ses noms d’oiseaux, appelle Méry « le Petit Paon ». Du Gros Oiseau au Petit Paon, la jeune femme est sur le point de changer de volière. Quant à Coppée, son cœur se tourne vers l’Académie Française. Leur liaison s’estompe doucement, sans drame, comme toujours dans la vie de Mery. George Moore, qui était mauvaise langue, prétendit qu’elle avait été à Coppée pour son poème « Le Lys », mais qu’elle se détourna de lui le jour où il abandonna les fleurs au profit de la Nourrice et du petit épicier.
En 1881, Manet demande à Méry de poser pour « l’Automne .
« Je ferai l’Automne, d’après Méry Laurent, raconte-t-il à Antonin Proust. Elle a consenti à se laisser faire son portrait par moi. Je suis allé lui parler de cela hier. Elle s’est fait une pelisse chez Worth. Ah ! Quelle pelisse, mon ami, d’un brun fauve avec une doublure vieil or. J’étais médusé. Et, pendant que j’admirai cette pelisse et que je lui demandais de poser, Elisa est entrée, annonçant le prince Richard de Metternich. Elle ne l’a pas reçu. Je lui en ai su gré ! Ah ! Les gêneurs ! Je l’ai quittée en lui disant : « Quand cette pelisse sera usé, vous me la laisserez ». Elle me l’a promis. Cela me fera un rude fond pour des affaires que je rêve ! » Le peintre a maintenant son atelier 77 rue d’Amsterdam, à deux pas de la rue de Rome. Méry vient poser pour lui. Un pastel « Méry accoudée » va servir pour la toile « Un bar aux Folie-Bergère ». On y voit la jeune femme accoudée sur le bord de la rampe des loges, gauche, vers le fond de la salle. En 1882, de février à juin, Manet fait encore sept pastels : Méry Laurent au carlin, à la voilette, au grand chapeau, à la toque de loutre, à la petite toque, au chapeau fleuri…plus une petite tête profilée que Méry met dans sa chambre à coucher, en face d’un « Lion » de Barrie posé sur un coffre-fort. Le peintre souffre déjà de la maladie qui devait l’emporter. Dès le début 1883, des douleurs insupportables aux jambes l’obligent à garder le lit quatre jours sur sept. Méry lui envoie par sa femme de chambre des fleurs et des bonbons. La veille de Pâques, Elisa apporte des chocolats. Manet meurt le 30 avril 1883. Un atelier se ferme. Une amitié prend fin. Mais pour ceux qui ont bien connu Manet, le visage de Méry restera inséparable de l’atelier de la rue d’Amsterdam. Beaucoup plus tard, George Moore écrira : « Si elle n’était pas morte, je m’arrêterais à sa petite maison ombragée de lilas. Il y au mur son portrait par Manet, avec la toque qu’elle portait alors. Comme admirable en est la touche ! Les perles, comme elles sont bien rendues ! Et , tout en pensant à ce métier admirable du peintre, je me rappelle son atelier. J’y vois entrer cette grande et belle femme semblable à une rose thé : Méry Laurent. La fille d’un paysan et la maîtresse de tous les grands hommes de ce temps, peut-être devrais-je dire de tous les hommes distingués. J’avais l’habitude de l’appeler « toute la lyre ». La dernière fois que je l’ai vue, nous avons parlé de Manet. Elle me dit que chaque année, elle allait porter le premier lilas sur sa tombe. Est-il aujourd’hui, je vous le demande, quelqu’un de ses nombreux amants qui trouve une heure pour fleurir sa tombe à elle ? »…
Manet est mort. Méry va souvent au petit cimetière de Passy, qui servit de décor à « L’exécution de Maximilien ». Fidèle à l’artiste aussi bien qu’à l’ami, elle est présente à toutes les expositions. En1884, on la voit en compagnie de Mallarmé, à l’école des Beaux-Arts, où a lieu l’exposition Manet. Mme Ernest Rouart nous a raconté qu’elle l’avait vue un jour, à une petite exposition rue Laffite, où sa mère Berthe Morisot, l’avait emmené. Méry entra, seule, s’arrêta longuement devant « L’amazone » et repartit. – « C’était Mme Méry Laurent, dit Berthe Morisot à la petite Julie. Elle est venue voir son portrait. C’est elle qui a posé pour l’Amazone… » C’est de cette époque que date la lettre reproduite page 32, communiquée par Mlle Fossard.
Méry a trente-cinq ans. Célèbre, très entourée, elle est souvent citée dans le « Charivari » ou la « Vie Parisienne ». Elle reçoit des princes, des financiers, des hommes politiques, des médecins, des écrivains, des musiciens, des peintres et des poètes – le prince de Metternich, Robert de Montesquiou, Zola, George Moore, Auguste Dorchain, Villiers de l’Isle-Adam, Huysmans, Bloy, Degas, Antonin Proust, Louise Abbéma, Mendès, Sully Prud’homme, Champsaur, Paul Adam, Gambetta, Théodore Duret, Emile Banche, Ajalbert, Dujardin, Whistler, Odilon Redon…
Parfois Hortense Schneider, qui fut la reine de l’opérette, se met au piano pour chanter quelques airs de la Belle Hélène. Dans une France devenue bourgeoise, où la troisième République a remplacé l’Empire, où les Biches sont devenues des Cocottes, la réussite d’une femme est à la mesure du nombre d’œuvres qu’elle patronne. Méry Laurent s’occupe d’œuvres charitables et réunit des fonds pour l’orphelinat des Arts. Elle use de son influence pour obtenir des faveurs, demande pour Villiers la chronique théâtrale de la Patrie et apporte des fruits, du vin, des oiseaux au poète qui se meurt dans un taudis. Coppée , par contre, est en pleine apothéose : il entre à l’Académie Française ! C’est la gloire. Le soir de son élection, il écrit à Méry : « J’ai eu vingt-quatre voix. Montégu, mon adversaire, en a eu neuf. C’est fini ! Je suis enfin ton académicien. » Selon la vielle règle des intermittences du cœur, il revient parfois en faveur, mais le plus proche compagnon de Méry, depuis quelques années, c’est Stéphane Mallarmé. Le poète, qui, du vivant de Manet, avait fait une cour tempérée par le souci de ne pas déplaire à son ami, est devenu plus assidu depuis la mort du peintre. Tous les soirs, en sortant du lycée, à l’heure où il avait l’habitude d’aller voir Manet, il rend visite à Méry Laurent qui est sa voisine, rue de Rome. Peu à peu, il tombe passionnément amoureux d’elle.
On sait que l’amour de Stéphane Mallarmé pour Méry Laurent fut la seule, la profonde passion de la vie du poète. Pourtant, on s’est interrogé sur la nature de leurs relations. M. Roberts Goffin, dans une remarquable étude qui nous a apporté beaucoup de détails sue la vie de Méry Laurent, affirme que la jeune femme ne fut pas la maîtresse de Mallarmé. Ce fait expliquerait la frustration du poète, cette « absence éternelle de lit » ce « vierge azur « qui marquent toute son œuvre. Pour appuyer sa thèse, M. Goffin invoque l’attitude de la famille de Mallarmé qui accepta avec indulgence cette amitié amoureuse, celle d’Evans, qui apparemment, ne prit pas ombrage de la présence continuelle de Mallarmé, et, surtout une confidence de Méry à Dujardin : la jeune femme lui aurait un jour avoué qu’ayant décidé de se donner à Mallarmé, elle n’avait pu s’y résoudre… « Pourquoi diront les uns, Méry aurait-elle refusé à un ami très aimé ce quelle accordait si libéralement ? » « Pourquoi, répondront les autres, une femme, même facile, se donnerait-elle à un homme qui ne lui plaît pas ?… » La question restera sans doute dans l’ombre qui entoure le mystère des corps et des cœurs. Ce qui est sûr, c’est que Mallarmé parla toujours à Méry le langage de l’amour et se conduisit en amant. Chaque jour, il est chez elle. Il est invité à tous ses dîners, il l’emmène aux expositions , aux dîners littéraires, il écrit à son ami Mirbeau pour lui recommander le portrait d’elle que Gervex expose au Salon. Il lui sert de secrétaire et rédige de petites notes amusantes pour les cadeaux qu’elle fait à ses amis : « Envois, dédicaces, trait d’esprit du Paon, destinés à accompagner ses étrennes de 1890, humblement recueillis par M. Mallarmé ». Il s’efforce de plaire à tous ceux qui l’entourent, y compris à la chienne, Princesse, qui reçoit un quatrain et à la femme de chambre à laquelle il offre un distique sur un mouchoir. Dès qu’il s’éloigne, il lui écrit :… « Je t’aime beaucoup, mon grand enfant ; et de beaucoup de façon parce que tu es bien le camarade parfait, reposant, en même temps qu’une autre personne verseuse de délices uniques… » « Tu es une compagne unique, sais-tu bien qu’il y a déjà dix ans qu’on se connaît, Paon, et l’impression que me cause fermer les yeux et penser à toi est certainement plus fraîche que jamais » et, plus tard… « Je t’aime beaucoup mon grand cœur, et tout à l’heure, avant de laisser s’envoler dans la rivière les morceaux de ta lettre, lue et relue sur le pont pour y découvrir de chers riens voilà que je l’ai portée à mes lèvres, y mettant un baiser comme un très jeune amoureux : Il n’y a que toi pour faire cela d’un vieux monsieur qui s’est retiré à la campagne pour y décidément vieillir. »
A toute occasion, pour son anniversaire, pour une promenade, pour un paysage, il lui adresse un quatrain. Il écrit pour elle les poèmes qui la rendront célèbre :

O si chère de loin et proche et blanche, si
Délicieusement toi, Méry, que je songe
A quelque baume rare émané par mensonge
Sur aucun bouquetier de cristal obscurci.

Bref, il l’adore. Et lorsque Méry lui écrit, de Royat où il a passé quelques jours décevants auprès d’elle, pour lui avouer qu’elle a dans sa vie un nouvel amant, – Reynaldo Hahn, sans doute – il répond avec une dignité, une générosité admirables : « Sans mot dire, quand tu as l’hiver, rompu un enchantement, a qui me prenait à l’âme j’ai deviné, sachant ta bonté, qu’il y avait chez toi un motif considérable, et j’en respecterai le secret… Que veux-tu ! tu es, en dépit de tout, simple et d’un jet (à mes yeux superbe) et c’est toi, ton être que j’adore entier… j’évite le regret qui exprimé a l’air de reproche.
Rien que de la gratitude, Méry. Merci. »
Les contemporains de Mallarmé ont jugé très différemment les amours du poète et, souvent, ils n’ont pas été tendres pour Méry.
« Mallarmé approche de la quarantaine, et voici qu’il tombe amoureux comme un collégien de Méry Laurent, une bonne personne, déjà sur le retour, gourmande et paresseuse. Rien ne montre mieux la puissance d’illusion, le magnifique pouvoir de tout changer en or du pauvre professeur.
Il la transfigure, il la divinise… et c’est à cette matrone pesante et débonnaire qu’il prodigue les plus exquises attentions, les plus délicates finesses de son esprit. » Voilà ce qu’écrit Camille Mauclair. Méry fut-elle la paysanne dodue et illettrée que décrivent Mauclair et Robert de Montesquiou ? Fut-elle au contraire pleine de tact et de finesse comme le dit Henri de Régnier, qui, lui aussi, la connut bien ? En tout cas, cette courtisane qui congédiait un prince pour recevoir un peintre dont tout le monde riait, sut souvent faire parler son cœur plus haut que ses intérêts. Aussi aveugle que soit l’amour, il est difficile de croire que Mallarmé ait pu avoir une liaison de vingt ans avec une femme qui en fût totalement indigne.
Entourée d’amis et d’admirateurs, riche, fêtée, Méry Laurent passe tout doucement à l’âge où les courtisanes vieillissantes aiment à s’entourer de jeunes gens. Une nouvelle génération vient dîner à la rue de Rome et à la villa des Tallus… Georges Rodenbach, Victor Margueritte, Pierre Louys, Paul Valéry, et surtout Reynaldo Hahn, ami de Marcel Proust, qui tient dorénavant la première place dans le cœur de Méry ; (robert de Montesquiou dit que Mallarmé fut le caniche de ses vieux jours dont Hahn était, lui, le bichon harmonieux…)
Méry prend de l’embonpoint et fait des cures à Royat. Elle charge l’architecte Albert Fossard de transformer la villa des Tallus en un hôtel particulier de style Renaissance. Mallarmé la conseille pour les plus petits détails : les carrelages de sa salle de bain, l’achat d’un cache-pot. « … Ne laisse pas échapper les deux cache-pots en Saxe de la brocanteuse « A Vercingétorix », situé deuxième ou troisième magasin à droite, rue Pasquier en venant de la rue de Rome : tu peux les avoir à 75 francs, ils sont merveilleux et valent quatre fois cela. On te les soufflera, prend garde… »
Grâce au poète, le petit hôtel est installé avec du goût et de simplicité que la rue de Rome : dans le salon, une harpe et une guitare, dans la salle à manger, des fontaines pleines de fleurs. Seule la chambre garde un luxe d’apparat : galanterie oblige. Les murs sont recouverts de ruchés de soie, bordés de corniche capitonnées. Le lit, également capitonné, s’appuie à un panneau au centre duquel est brodé un vaste M. Le ciel de lit est garni de grelots et de passementeries. Evans, dispensateur de tout ce luxe, règne avec indulgence qui lui assure l’affection, sinon la fidélité de Méry.
Pourquoi ne vous débarrassez-vous pas d’Evans ? demande George Moore.
Ce serait vilain. Je me contente de le tromper.
Méry n’aura plus à le tromper longtemps, ni lui, ni personne. A l’automne 1897, le docteur meurt. Un an plus tard, Mallarmé meurt à son tour. Quelques jours auparavant, pour le 15 août, il lui a envoyé un dernier quatrain, un peu triste :

Moins heureux à tire d’aile
Que lui de prendre le train
Mon pauvre baiser fidèle
Jalouse vers toi ce quatrain.

A un an d’intervalle, Méry perd les deux hommes qui ont le plus compté dans sa vie. Evans lui laisse une fortune considérable, mais son héritage, aux yeux de la postérité sera ailleurs : dans les poèmes de Mallarmé, dans les portraits que Manet a faits d’elle quand elle avait trente ans. Maintenant que les deux artistes sont morts, il semble que le destin n’ait plus rien à lui donner. Elle meurt à son tour, deux ans après Mallarmé, le 26 novembre 1900 emportée par une maladie rapide. Elle lègue la plus grande partie de ses biens à Reynaldo Hahn, qui est son exécuteur testamentaire et à qui elle adresse, au dos de son testament, un dernier message : « Cher Reynaldo, je tourne encore cette feuille pour vous remercier de ce que vous allez faire. Vous avez compris le grand sentiment que j’ai pour vous, sentiment qui continuera dans l’autre vie… »
Ainsi s’achève, à cinquante ans, la vie de cette femme aimable. Le sort, qui l’avait beaucoup gâtée, lui épargna la fin mélancolique des vielles courtisanes qui ressassent leurs souvenirs. Elle mourut comme elle avait vécu, toujours amoureuse et toujours aimée. La chance, mais aussi un instinct obscur l’avaient portée vers les artistes qui étaient vraiment grands. Elle admira, encouragea, consola, aima le peintre et le poète les plus méconnus de leur époque. Et comme il n’est pas de bonté qui n’ait sa récompense, ces princes de l’art lui ont rendu en gloire ce qu’elle leur avait donné en plaisir.

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